Trio Legnini - 2010

Samedi 31 juillet - 21h30
Pinède le l'argentière

Trip

« Je trippe tout simplement sur la musique. » Plus de trente ans que la musique fait « voyager », dans tous les sens du terme, le natif de Huy, un bourg près de Liège. Une mère cantatrice, un père guitariste et lui en culottes courtes, à en passer par tous les classiques, pour mieux un jour les dépasser. D’abord Bach et puis l’incroyable Erroll Garner, direction toute vers le bon sens du swing. Et bientôt les trios de Keith Jarrett, Bill Evans et Chick Corea, des bornes auxquelles il revient toujours par des chemins buissonniers. En 1988, à 18 ans, il part à New York, La Mecque du jazz, histoire de parfaire sa maîtrise : Herbie Hancock et Kenny Kirkland. Mieux, il se branche sur la bande-son de l’autre Amérique : hip-hop, funk, soul… Deux ans plus tard, il retourne en Europe : la Belgique un temps, où il enregistre « Never Let Me Go », avant de s’embarquer vers Paris, dans les bagages de Flavio Boltro et Stefano Di Battista. Le voilà bombarder pilier de la scène parisienne, où il multiplie les pistes, aussi bien accompagnateur que producteur : Joe Lovano et Serge Reggiani, Michael Brecker et Christophe, l’Italien Pino Palladino et le Toulousain Claude Nougaro, la soul sister Kayna Saamet et le slammeur Suleymane Diamanka, les légendaires Bunky Green et Milton Nascimento, Yusef Lateef et Yvan Lins… Les gardiens du temple pourraient y voir les impasses d’un éclectisme irraisonné. Bien au contraire, sous le vernis d’une versatilité de façade, se trame un musicien de son temps, qui aura composé avec son goût des autres pour imposer sa marque de fabrique. Le désir de musiques, sans interdit, c’est son essence, ce qui le fait carburer. Nul doute que ce trip rétro-futuriste en forme de tri sélectif dans une carrière permet de mieux écouter la suite.

Triptyque

La suite, parlons-en, se joue en trio, sous son nom. « Miss Soul » en 2005, puis « Big Boogaloo » l’année d’après. La première en version originelle, dans le sillon jazz soul des sixties ; le second, en vision originale, d’une musique qui incline à se tourner résolument vers la piste, en y conviant des complices (Julien Lourau et Stéphane Belmondo) raccords avec l’envie de creuser le sillon du groove. Et désormais « Trippin’ », ultime volet de cette « triologie », dédié à l’art du trio, avec la manière mais sans maniérisme. Le sien a pour noms Franck Agulhon et Thomas Bramerie, deux partenaires pour une connivence naturelle, une énergie essentielle, celle d’une formule testée et éprouvée depuis bientôt cinq ans. Le premier aux baguettes, capable de tenir le drive, de se lancer sur un beat funky, de s’y retrouver sur une tournerie cajun. Et ainsi de suinte, pourvu que ça pulse. Le second à la contrebasse boisée, poteau mitan à la manière de Paul Chambers ou de Ray Brown, mais aussi du style capable de se mesurer aux rythmiques sophistiquées façon George Porter… En clair, une paire à la virtuosité sans épate, à l’éclectisme sans confusion, au diapason des intentions d’un leader, prêts à partager ses délires, prompts à servir ses désirs. « Comme un DJ, je fais une sélection de morceaux que je leur soumets. Je leur demande d’en saisir l’esprit qu’il ne s’agit pas de jouer à la lettre. » Du coup, eux apportent en direct leurs commentaires, des idées, des virgules, des ponctuations… C’est ainsi qu’ils ont rôdé le répertoire de cet album, plus de trente concerts au compteur, avant de se retrouver en studio. Somme toute, de quoi élaborer un son de groupe, solide et soudé, qui puisse répondre à la problématique de départ : « Comment introduire le jazzfunk dans un trio soul jazz ? »

Trippin’

Le titre fait sens, référence à « Struttin’ », album anthem des Meters, le son de La Nouvelle-Orléans. D’emblée, sur le thème-titre, le Fender entre dans la transe. Une tournerie à l’ancienne, du style deux doigts décalé. Le Fender, c’est encore lui qui donne le la sur « Rock the Days », où la rythmique martèle en tête, et sur « Doo-Goo » , aux soubassements plus légers. Dans les mêmes teintes, « Casa Bamako », avec des touches plus « afro » rehaussées entre les lignes d’un toucher gospel. Celui qui irrigue tout autant « Them That Got », un blues de Ray Charles, qu’Eric Legnini et ses complices jouent classique, surtout pas basique, en songeant au « preacher » Les McCann, l’un des héros du pianiste. Tout comme il emprunte « Con Alma » à Dizzy, mais « dans l’esprit du trio de Jamal ». Plus loin, il donne des contours inédits à « The Secret Life Of Plants » de Stevie Wonder, sans en trahir l’écriture poétique… Il Il en va de même, en solo, pour une « Introspection », aux accents plus graves, histoire de faire raisonner différemment le son churchy, si spirituel. De lignes claires en traits plus abstraits, Eric Legnini dresse un autoportrait en noir et blanc, plus conforme à la diversité de son originalité pianistique. Ce que dit le sensible « The Sleeping Bee », où plane l’ombre de Bill Evans, un autre type de soul pour celui dont on connaît l’appétit pour le style plus enlevé d’un Ramsey Lewis. « Aujourd’hui, j’assume la partie plus blanche qui est en moi. » A l’image de « The Shadow of Your Smile », une histoire de mélodie sur laquelle il joue plus ouvert et lyrique. Sans jamais surjouer et ni trop en faire. Moins, c’est mieux. C’est un classique. C’est toujours d’actualité. « C’est la formule vers laquelle un musicien va. Simplement il faut du temps. » Tout comme il faut bien tripper avant de pouvoir recomposer toutes les facettes du puzzle de son identité.

Tripes

Après trois décennies de musique à se construire au pluriel de ses suggestifs, Eric Legnini fait donc le point avec lui-même, sans egotrip forcené. Pas passéiste, pas revivaliste, pas d’amertume, juste dans le temps présent. « Il faut assumer et se servir de tout ce passé pour construire l’actualité. » Des deux mains, jamais les poignets liés à des formats canonisés. « A quoi bon faire du sous Kenny Kirkland ? Je préfère être et faire du sous moi-même. » Lui est tout à la fois : amateur de hip-hop et de swing, des folles seventies et des mixtapes des années 2000, du jazz virtuose et de la soul esthète… Lui aux consoles et aux claviers, compositeur et producteur. Cette identité, multiforme, se dessine et prend forme avec ce disque « nucléaire », où il retourne aux sources du trio pour se projeter plus avant. Un coup de baguette à gauche, une ligne de basse à droite, le piano qui balance… Les quatre jours de studio n’ont pas été de trop pour prendre le temps de soigner les prises, de placer les micros, de tester les amplis. En clair, d’affirmer le parti-pris sur le son « old school », d’affiner l’influence du hip-hop pour celui passe désormais des heures derrière les consoles. « Il faut que ça sonne comme des breakbeats. Ça m’influence tant dans l’écriture que le mix. Je cherche à composer des parties bien précises qui peuvent être isolées. » Voilà tout ce que sous-entend cet album à qui tend l’oreille. « Trippin’ », un disque en forme de boucle, une boucle en forme de sphère, c’est-à-dire ouverte vers l’avenir. Nul doute que, tout en refermant ce chapitre de sa vie, Eric Legnini écrit déjà les premières lignes d’une nouvelle page, qui annoncent des lendemains en chantier, enchantés ?

En attendant, bon trip…

iPhone

GRATUIT iPhone & iPad !

Téléchargez GRATUITEMENT l'appli "JazzalaLonde" sur l'App Store, depuis votre iPhone / iPod / iPad ou depuis iTunes sur votre ordinateur en cliquant ici.

  • la programmation du festival 2011
  • les MP3 des artistes
  • les news du festival
  • la géolocalisation
  • la publication sur Facebook
  • les albums photos des précédentes éditions
et + encore !